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L'organiste luxembourgeois Maurice Clement se présente souvent des concerts d'improvisation, à l'orgue et au piano. En tant qu’organiste titulaire des Grandes orgues de la Philharmonie de Luxembourg, Maurice Clement est abondamment sollicité comme improvisateur. Formé aux Conservatoires de Bruxelles et de Luxembourg ainsi qu’au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon, il conjugue son amour de la musique classique et des musiques improvisées lors de ses concerts. Le musicien s'explique.
Maurice Clement, comment définissez-vous l'improvisation?
Il est difficile de la définir, car en la définissant, on risque déjà de ne pas lui rendre justice. L'improvisation est en quelque sorte le temps entre la conception et l'interprétation d'une œuvre. Elle comprend à la fois la composition en temps réel et l'interprétation immédiate. L'improvisation est donc un champ d'expérimentation merveilleux, permettant de vivre la musique dans son immédiateté.
Elle permet de créer sur-le-champ, de rapprocher la théorie et la pratique, c’est-à-dire la prévision et la réalisation, la conception et l’exécution, le désir et l’action. C'est un moyen formidable d’épanouir une personnalité musicale en stimulant l'inventivité et la créativité.
On l'évoque surtout en rapport avec le piano, l'orgue et le jazz.
Le piano avait son au 19e siècle, où il était normal qu'un pianiste était en même temps interprète, compositeur et improvisateur. Malheureusement, cette tradition s'est perdue au 20e siècle, où la reproduction des œuvres de grands compositeurs du passé devint une priorité. En dépérissant ainsi, elle a malheureusement aussi disparu de l'enseignement. A la fin du 19e siècle, la classe d'orgue du Conservatoire de Paris, alors dirigée par César Franck, était presque exclusivement axée sur des cours d'improvisation, et accessoirement, on jeta un coup d'œil sur les œuvres de Bach. Dans le domaine de l'orgue, l'improvisation est demeurée importante, car il s'agit d'un instrument liturgique. L'organiste doit pouvoir réagir spontanément à ce qui se passe au cours de la liturgie. Le meilleur choral de Bach ne doit pas forcément être adapté au rite. L'organiste doit pouvoir réagir à une atmosphère, qu'elle soit visuelle, acoustique ou même - avec l'odeur de l'encens ou des cierges - olfactive. Il doit également pouvoir répondre à un texte sacré lu pendant l'office. L'organiste doit donc s'adapter au rite. Le jazz est un autre domaine très important en ce qui concerne l'improvisation. C'est d'ailleurs par le biais du jazz que le piano est redevenu un instrument d'improvisation.
Quel est le degré de conception d'une improvisation lorsque vous la commencez? Avez-vous des idées précises, une sorte de canevas en tête?
Il existe différentes façons de procéder. Cela va d'une improvisation déjà très structurée qui n'est pas très loin d'une composition non encore écrite, jusqu'à une improvisation totalement libre, uniquement définie au moment précis où l'on commence à jouer. Il est également possible d'improviser 'à la manière de', mais il s'agit là plutôt d'une étude de style pour enrichir son propre jeu, sa propre personnalité. A mon avis, cela n'a rien à voir dans un concert. Personnellement, je préfère l'improvisation spontanée, pleine de risque. J'ai remarqué que c'est la façon de capter au mieux l'attention du public et de créer une relation avec lui. Une improvisation préparée revient plutôt à suivre une matière prédéfinie, et, en fin de compte, ce n'est que du réchauffé. Le fait de créer une musique spontanément, fait naître une force très spéciale entre le musicien et le public. D'ailleurs, je suis convaincu que le public est beaucoup plus réceptif lorsqu'il sent que la musique se crée au moment même. Dans ce cas, il accepte plus facilement des sons expérimentaux ou avant-gardistes que dans un autre concert.
Imaginons que, l'improvisation terminée, vous pensez avoir joué quelque chose de génial. Ne regrettez-vous pas alors de ne pas l'avoir noté? Que reste-il? Avez-vous vous envie de fixer cette musique sur papier ou pensez-vous plutôt qu'une improvisation arrive et se dissout sans laisser de trace?
Il y a des moines tibétains qui travaillent pendant des jours à des mandalas de sable resplendissant dans les plus belles couleurs, et lorsqu'ils pensent avoir atteint la perfection, ils les détruisent. Une improvisation n'est pas destinée à être fixée pour l'éternité. Cela ne correspond pas à son caractère. Evidemment, nous avons aujourd'hui la possibilité de l'enregistrement, pour écouter une improvisation après un concert. Il peut être utile d'étudier de plus près l'une ou l'autre improvisation, mais en fait, l'art de l'improvisation évolue pendant des années et se nourrit des expériences de vie qu'on a pu faire, des réflexions qu'on a pu mener… L'improvisation n'est rien qu'on aborderait d'une façon aveugle, sans y être mentalement préparé. En ce qui concerne l'aspect 'génial' que vous évoquiez, j'ai pu constater, grâce à mes enregistrements, que les moments qui, pendant le jeu, ont paru être 'géniaux', étaient finalement ceux qui étaient un peu ennuyeux et correspondaient à des passages où tout fonctionnait parfaitement, où je me se sentais bien. En revanche, ce sont les moments plus difficiles, ceux où l'on pense qu'on ne peut plus s'en sortir, où on cherche éperdument une voie pour continuer, qui se révèlent être les plus passionnants. C'est grâce à ces expériences que vous gagnez confiance. Le plus important des enseignements en matière d'improvisation est d'apprendre à avoir confiance en soi.
L'improvisation a-t-elle des règles ou est-ce que tout est permis?
L'improvisation est un jeu. Et dans un jeu on définit soi-même les règles. Elles peuvent être très strictes et s'étendre jusqu'à la règle de ne pas avoir de règle, ce qui est la plus difficile des règles. Et une règle n'est pas forcement là pour être observée à tout prix. On est maître du jeu et on peut évidemment passer outre.
Vous avez dit que l'improvisation a perdu sa place dans l'enseignement. Pourtant, vous l'enseignez au Conservatoire du Nord. Peut-on l'enseigner facilement? Et y a-t-il un intérêt pour ce cours?
Il y a une demande, car, dans mon domaine du moins, les élèves pensent que le fait de se limiter à la reproduction de compositions des grands maîtres ne le leur donne pas entièrement satisfaction. Depuis quelque temps, il se fait sentir parmi bon nombre de musiciens classiques un réel besoin d'improvisation. Souvent, cet intérêt est alimenté par une réaction contre une éducation musicale classique très attachée à une perfection extérieure. On cherche quelque chose de plus créatif, de moins formel, de plus spontané. D'ailleurs, un pianiste qui n'est pas préparé à l'improvisation, sera tôt ou tard confronté au fait que quelqu'un lui demande de se mettre au piano. Il ne sera pas prêt et n'aura pas de musique en tête qui convienne. C'est dans de tels cas que l'improvisation peut devenir très importante. Mais, souvent, d'excellents instrumentistes sont totalement paralysés à l'idée d'inventer eux-mêmes de la musique…
J'ai l'impression que pas mal d'élèves des Conservatoires sont très assidus à la pratique de leur instrument, sans avoir vraiment un lien profond avec la matière, avec la musique elle-même.
Un jeune qui s'inscrit au Conservatoire peut le faire à la demande des parents, mais il peut aussi sentir au plus profond de soi-même un besoin de vouloir s'exprimer par la musique. Il a donc des idées très précises sur ce que son instrument pourrait lui permettre un jour. C'est une attente qu'il ne peut éventuellement pas expliquer, c'est quelque chose de magique… Cette attente n'est pas prise en compte par l'enseignement tel qu'il fonctionne aujourd'hui. L'élève est confronté à la notation, au solfège, à des symboles plus ou moins abstraits, à des règles, à des techniques, et il oublie ses attentes. Et souvent, elles ne reviennent pas. C'est la raison pour laquelle il faudrait changer le concept de base de l'enseignement musical, afin d'éviter que la frustration ne devienne pas, chez un grand nombre d'élèves, un facteur déterminant. Chassé d'un examen à l'autre, l'élève risque de considérer la musique comme une sorte de compétition sportive qui ne lui apporte pas une vraie satisfaction. Le problème majeur est que, de nos jours, on aborde la musique par l'œil et non pas par l'oreille. Nous apprenons à jouer 'de l'œil dans les doigts', et l'oreille est réduite à une fonction de contrôle. L'inverse serait le bon chemin à suivre.
A Ettelbruck, vous n'improvisez pas à l'orgue, mais au piano. Est-ce fondamentalement différent?
Au piano on joue de façon plus directe et plus libre qu'à l'orgue. A l'opposé de l'orgue, où dès le départ il faut choisir une registration, ce qui revient à définir une sonorité avant même de jouer, le piano permet de commencer en totale liberté…
…et seul! N'est pas l'improvisation collective de plusieurs musiciens qui apporte le maximum de plaisir?
J'ai souvent improvisé avec d'autres musiciens de tous les bords, classique, classique expérimental, free jazz, baroque, et cela est certainement intéressant. Mais le pianiste ou l'organiste est un soliste. C'est dans la nature des choses. Il a l'habitude d'être seul. Et je dois dire que j'aime improviser seul. C'est un défi que j'affronte avec un très grand plaisir.
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