-- Editorial 12/2007 --
Un trop-plein

Sur la scène se trouve un de ces pianistes tirés à plusieurs milliers d'exemplaires qui, manifestement, parvient à éblouire le public par son savoir-faire technique et la brillante rapidité de son jeu, sans pour autant se rendre compte de ce qu'il joue comme musique. A une époque où l'essentiel est devenu le synonyme qualifié de superficiel, cela ne surprend guère.

Le monde musical tend lui aussi vers le plaisir rapidement consommé. Et il produit trop. Il produit tout d'abord trop de musiciens auquel il promet des carrières de soliste. Il les lance trop jeunes sur le marché et il ne leur donne pas le temps de mûrir, les brûlant à feu vif jusqu'à la disparition rapide de toute flamme. Heureusement, tous ne subissent pas le sort de ce jeune Israélien, Elisha Abas, qui, soutenu par Zubin Mehta et Arthur Rubinstein, fit une jeune carrière aussi rapide et aussi démesurée qu'à 14 ans il était 'burned out', comme disent les Américains, souffrant d'une crise psychologique sans pareil. Il y a quelques semaines, âgé maintenant de 35 ans, il essayait un come-back, mais, à en croire les critiques, il sera, dans le monde comble des pianistes, un élément parmi tant d'autres. Dès lors, il faut se poser la question si tous ceux qui essaient de solliciter de jeunes talents à l'extrême, se rendent compte de leur responsabilité. Vous me direz qu'il y a pourtant beaucoup de jeunes qui font une belle carrière sans rencontrer de problèmes, et je vous répondrai que le problème majeur c'est que, trop souvent la musique ne joue pas le premier rôle et que ce sont des facteurs secondaires qui sont déterminants. La plupart du temps, il manque à ces jeunes gens toute personnalité et tout feu intérieur. Le public, à force de se voir confronté trop souvent à la routine et à la médiocrité, se voit privé de jauge et perd sa faculté de discernement, au risque de trop apprécier ce qui ne le mérite pas et de sous-estimer l'exceptionnel si - et là il y a encore un couac - si cet exceptionnel ne s'enrobe pas, dans son apparence ou dans son comportement, de quelques manières fantaisistes hors norme ou alors s'il n'est pas carrément catapulté dans l'actualité non-musicale par des médias qui s'intéressent à tout sauf à la musique.

Il y a trop de concerts et surtout il y en a trop qui se jouent devant des salles mal remplies. Si l'excellente 'Westdeutsche Sinfonia' doit jouer à Esch devant même pas cent personnes, cela signifie que le public est saturé, que la coordination est déficiente et que, surtout, les grands organisateurs sapent ceux qui ne peuvent pas accueillir les mélomanes dans un cadre chic et à la mode. Mais cela ne vaut pas que pour Luxembourg. Allez demander aux producteurs parisiens, ils vous diront la même chose.

Il y a trop de productions discographiques. A une époque où l'on parle volontiers de la crise du marché discographique, les éditeurs se multiplient et jettent sur le marché une quantité de disques (CD, SACD et DVD) qui n'a jamais été aussi grande que de nos jours. Le surplus vient surtout des archives qui sont vidés de tout, souvent sans aucun critère de qualité: Aujourd'hui, tout enregistrement fait dans le passé par un artiste d'une certaine renommée est publié. Hélas, dans une majorité de cas, ces enregistrements n'ajoutent rien à la gloire des musiciens concernés ni à la discographie des œuvres.

Mais pourquoi est-ce que j'écris ces lignes, puisque de toute façon, vu un manque généralisé de bon sens et de jugeote, les choses ne changeront pas. Rémy Franck

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