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Sur la scène se trouve un de ces pianistes
tirés à plusieurs milliers d'exemplaires qui,
manifestement, parvient à éblouire le public
par son savoir-faire technique et la brillante rapidité
de son jeu, sans pour autant se rendre compte de ce qu'il
joue comme musique. A une époque où l'essentiel
est devenu le synonyme qualifié de superficiel, cela
ne surprend guère.
Le monde musical tend lui aussi vers le plaisir
rapidement consommé. Et il produit trop. Il produit
tout d'abord trop de musiciens auquel il promet des carrières
de soliste. Il les lance trop jeunes sur le marché
et il ne leur donne pas le temps de mûrir, les brûlant
à feu vif jusqu'à la disparition rapide de toute
flamme. Heureusement, tous ne subissent pas le sort de ce
jeune Israélien, Elisha Abas, qui, soutenu par Zubin
Mehta et Arthur Rubinstein, fit une jeune carrière
aussi rapide et aussi démesurée qu'à
14 ans il était 'burned out', comme disent les Américains,
souffrant d'une crise psychologique sans pareil. Il y a quelques
semaines, âgé maintenant de 35 ans, il essayait
un come-back, mais, à en croire les critiques, il sera,
dans le monde comble des pianistes, un élément
parmi tant d'autres. Dès lors, il faut se poser la
question si tous ceux qui essaient de solliciter de jeunes
talents à l'extrême, se rendent compte de leur
responsabilité. Vous me direz qu'il y a pourtant beaucoup
de jeunes qui font une belle carrière sans rencontrer
de problèmes, et je vous répondrai que le problème
majeur c'est que, trop souvent la musique ne joue pas le premier
rôle et que ce sont des facteurs secondaires qui sont
déterminants. La plupart du temps, il manque à
ces jeunes gens toute personnalité et tout feu intérieur.
Le public, à force de se voir confronté trop
souvent à la routine et à la médiocrité,
se voit privé de jauge et perd sa faculté de
discernement, au risque de trop apprécier ce qui ne
le mérite pas et de sous-estimer l'exceptionnel si
- et là il y a encore un couac - si cet exceptionnel
ne s'enrobe pas, dans son apparence ou dans son comportement,
de quelques manières fantaisistes hors norme ou alors
s'il n'est pas carrément catapulté dans l'actualité
non-musicale par des médias qui s'intéressent
à tout sauf à la musique.
Il y a trop de concerts et surtout il y en
a trop qui se jouent devant des salles mal remplies. Si l'excellente
'Westdeutsche Sinfonia' doit jouer à Esch devant même
pas cent personnes, cela signifie que le public est saturé,
que la coordination est déficiente et que, surtout,
les grands organisateurs sapent ceux qui ne peuvent pas accueillir
les mélomanes dans un cadre chic et à la mode.
Mais cela ne vaut pas que pour Luxembourg. Allez demander
aux producteurs parisiens, ils vous diront la même chose.
Il y a trop de productions discographiques.
A une époque où l'on parle volontiers de la
crise du marché discographique, les éditeurs
se multiplient et jettent sur le marché une quantité
de disques (CD, SACD et DVD) qui n'a jamais été
aussi grande que de nos jours. Le surplus vient surtout des
archives qui sont vidés de tout, souvent sans aucun
critère de qualité: Aujourd'hui, tout enregistrement
fait dans le passé par un artiste d'une certaine renommée
est publié. Hélas, dans une majorité
de cas, ces enregistrements n'ajoutent rien à la gloire
des musiciens concernés ni à la discographie
des œuvres.
Mais pourquoi est-ce que j'écris ces
lignes, puisque de toute façon, vu un manque généralisé
de bon sens et de jugeote, les choses ne changeront pas. Rémy
Franck
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